African Looking! Jusqu'à quand?

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En juin 2012, j’ai écrit sur ce sujet (« Quand des acteurs externes jouent au DRH ») dans Contact. Depuis lors, j’ai eu l'occasion d’aller en visite en Mauritanie et au Niger et de confronter ma vision à une certaine réalité.

Au Sahel, pour des raisons sécuritaires, nous n’envoyons que des Africains. Voilà ce qu’on entend au siège de Bruxelles depuis de nombreux mois. Répéter que cette approche va à l’encontre de ma vision d’un MSF international ne servirait à rien. J’ai bien conscience que mon rôle n’est pas de définir les choix sécuritaires de notre organisation. Néanmoins, j’ai toujours des doutes et je profite de cette tribune libre pour les exprimer.

Avant tout, j’aimerais insister sur l’engagement de nos expatriés africains. Tant en Mauritanie qu’au Niger, j’ai rencontré des équipes motivées, engagées, ne ménageant pas leurs efforts pour essayer d’atteindre les objectifs ambitieux de leur projet respectif. Là n’est donc pas la question.

Maintenant, il faut reconnaitre que MSF n’était pas forcément prête il y a deux ans quand l’urgence mêlée aux contraintes sécuritaires l’ont forcée à s’adapter rapidement. Il a fallu recruter à tour de bras, jusqu’à recruter pro-activement des expats en Côte d’Ivoire. Nous avons aussi encouragé vivement certains de nos expats à prendre plus de responsabilités très, voire trop, rapidement.

En 2012 et 2013, les différentes missions sahéliennes ont largement contribué à améliorer le pourcentage de premières missions si important pour le futur de MSF. Or ceci a également un revers : nos équipes se sont souvent retrouvées avec un manque d’expérience et d’encadrement n’ayant pas toujours facilité les premiers pas des nouvelles recrues. Les coordinations des missions ont également dû essuyer quelques frustrations. Entre la volonté de soutenir les projets pour les uns et la perception d’être micro-managés pour les autres, la frontière est ténue…

Mais revenons à ce concept « d’africanisation » de certaines missions. « Il faut être Africain pour aller travailler dans nos projets au Sahel…» Pas vraiment en réalité car les Haïtiens ne sont pas Africains... Et un Sud Africain blanc est bien Africain mais n’a pas la bonne couleur de peau... Enfin, non, il faut être « African looking »... Enfin, pas vraiment car un Européen noir ne peut pas être envoyé. Et un Marocain a la peau trop claire.

Quel est donc le critère qui concerne tous nos expats au Sahel ? J’en ai discuté longuement et je n’ai rien trouvé d’autre que :

-          Oui, il faut une certaine couleur de peau ;

-          Oui, il y a une restriction de nationalités.

Mais le plus dur à accepter pour moi est ce constat : il faut être noir et d’un pays qualifié comme « émergent », ou « en développement », ou encore « pauvre », selon les différentes appellations, pour être expat au Sahel. Si nous avions plus de Boliviens noirs parlant français, leur mission serait-elle donc toute trouvée ?

Ce qui veut dire que pour diminuer les risques d’enlèvement nous avons, malgré nous, défini des critères liés à la situation socio-économique d’un pays ! En faisant cela, ne contribuons-nous pas à stigmatiser involontairement toute une partie de la planète ? Et ne prenons-nous pas trop de risques en ce qui concerne le développement d’une partie de nos ressources humaines ? Je veux parler de nos nombreux expats africains qui depuis plus de deux ans tournent uniquement dans la région sahélienne et ne bénéficient plus d’une partie de la richesse de MSF, à savoir sa culture littéralement internationale !

Autre petite réflexion sur notre mode de fonctionnement : nos équipes sur place (et ceci est vrai, pour la quarantaine d’expats avec qui j’ai discuté, tant à Bassikounou qu’à Guidan Roumdji) ne se sentent pas en insécurité. Au contraire ! La grande majorité bien que loin de leur maison et de leur famille, sous couvert d’une protection liée à leur couleur de peau et à leur nationalité, ne perçoit pas le même danger que la coordination ou le siège. Qui a raison ? Ce n’est pas à moi de me prononcer.

Toutefois, cette perception au niveau des terrains contribue à négliger l’analyse contextuelle. De même que nous ne travaillons pas assez à développer nos réseaux locaux. Ces lacunes nous privent de notre capacité à nous remettre en question et à repenser notre modus operandi. Ce dernier reste centralisé au niveau des coordinations, voire du siège et nous perdons progressivement ce pour quoi nous nous battons : donner plus d’autonomie décisionnelle à nos projets. Chaque partie reporte la responsabilité d’un changement stratégique RH/sécu sur les épaules de sa hiérarchie, repoussant constamment la possibilité d’ouvrir nos projets à une véritable internationalisation. Au lieu d’encourager la prise de décision, au nom de la sécurité, nous avons du mal, au Sahel (car ce n’est heureusement pas le cas ailleurs) à nous remettre en question ou, pour être plus diplomate, disons que les débats existent depuis de nombreux mois et que les changements prennent énormément de temps à venir...

Alors que nous sommes capables de travailler au cœur de certains conflits (en RCA, dans les Kivus, en Afghanistan), la complexité sahélienne actuelle nous surprend-elle ? Ne sommes-nous pas face à un immobilisme structurel aux antipodes des valeurs que nous prônons ?


African-looking! Until when?

I had something to say about this issue in Contact back in June 2012 (“When outsiders play at being HR Directors”); since then I have had the opportunity to visit Mauritania and Niger and expose my views to a certain realism.

What they have been saying at Brussels headquarters for several months now is that only Africans are being sent to the Sahel, owing to security concerns. There is no point in continuing to insist just how much this approach is inconsistent with my view of what an international MSF should be. I am perfectly aware that it is not my place to define our organisation's security strategy, but I still have one or two misgivings and I am taking the opportunity of this platform to express my views.

I would first of all like to pay tribute to the commitment of our African expats. During my time in Mauritania and Niger I came into contact with motivated, committed teams of people who were sparing no efforts in trying to achieve the ambitious aims of their individual projects. That is not the issue.

Now is the time to acknowledge that MSF may not have been ready two years ago, when the organisation had to adapt itself within a very short space of time to the urgent nature of the situation combined with the security concerns. The huge recruitment drive that got underway extended as far as proactively recruiting expats in Ivory Coast. We also encouraged some of our expats to take on more responsibilities very (indeed even too) quickly.

Throughout 2012 and 2013, the various Sahel missions made a huge contribution to boosting the percentage of first missions, whose relevance for the future of MSF cannot be underestimated. However, this was also a setback in the sense that our teams were often inexperienced and the support they were offered did not always smooth the path for these new recruits as much as it should have done. The coordination efforts of the mission also gave rise to some frustration. The dividing line between the eagerness of some to lend support to projects and the feeling by the others of being micro-managed is not always clear…

However, to return to the idea of certain missions becoming “Africanised” and hearing people saying “you have to be African to be involved in our projects in the Sahel…” That is not really true because the people from Haiti are not African... And a white South African is African but does not have the right skin colour... Well, no you have to be “African-looking”... Well, not really because a black European cannot be sent. And a Moroccan person's skin is not dark enough.

In the final analysis, what then is the criterion that can be applied to all our expats in the Sahel? I have spoken about this at length and the only answer I have found is:

'Yes, you have to have a certain skin colour;'

'Yes, the nationalities are subject to restrictions.'

But the hardest thing for me to swallow is the following analysis: you have to be black and come from a country qualified as “emerging” or “developing”, or “poor”, depending on the term used, to become an expat in the Sahel. If we had more black Bolivians who speak French, would they then fit the bill for a mission?This boils down to saying that in order to reduce the risks of being kidnapped we have, in spite of everything, defined criteria related to a country's social and economic situation! This might be construed as unintentionally stigmatising a whole section of the planet and as taking too many risks in terms of the development of some of our human resources. I would like to draw attention to the very many African expats who for two years have been operating solely in the Sahelian region, thus being deprived of part of one of MSF's rich resources: its literally international culture!

Another thought about our way of operating: our teams out in the field (and this applies to the 40 or so expats I talked to both in Bassikounou and Guidan Roumdji) do not feel that their security is under threat. Quite the opposite! Although they are far from their homes and families, under guise of a protection linked to the colour of their skin and their nationality, they do not recognise the same danger as those involved with the coordination or working from headquarters. It is not for me to say who is right or wrong.

However, the perception at field level is one of the factors failing to pay more attention to the background analysis. Similarly, we are not doing enough to extend our local networks. These shortcomings are hampering our efforts to call into question and rethink our modus operandi. Our way of operating continues to be centralised in terms of the coordination efforts and indeed even at headquarters level, while we are gradually losing sight of what we are struggling to achieve: offering more decision-making independence to our projects. Each party assigns the responsibility for a strategic change in the HR/security situation to those next in the line of command, thus constantly repelling the opportunity to invest our projects with a real international dimension. Rather than encouraging decision-making, the issue of security is making it hard for us to question our practices in the Sahel (as this is fortunately not the case elsewhere) or, to be a bit more diplomatic, let us say that the debate has been going on for several months now and the changes are taking a long time.

We manage to carry on operating in the midst of certain conflicts (in CAR, in the Kivus, in Afghanistan) so why are we so surprised about the complexity of the situation in the Sahel? Some might suggest we are faced with a form of ingrained action that is completely opposed to the values we advocate!

By: Sebastien Libert