Coup de gueule en RDC

(In English here below)

Le chef de service de l’hôpital de Kinshasa (CHK) est très gentil parce que je suis de MSF. Il le dit d’ailleurs deux ou trois fois pendant notre visite éclair du service : « On a vraiment besoin de votre appui là ! ». Tu m’étonnes. On est presque au pas de course dans le couloir de l’hôpital. Il a autre chose à faire, et je le comprends. « Là, c’est la salle d’hospitalisation pour les femmes ». Ah oui, en effet, ce sont des femmes, ces corps informes sous des tissus colorés. Ce bras qui dépasse, ce sac d’os. Cette figure déchirée où quelqu’un introduit doucement un petit bout d’ananas (sa mère, son amie ? Quelqu’un de bien, c’est sûr). Je me dis que, comparativement, cette femme-là a de la chance après tout ; elle aura quelqu’un auprès d’elle quand elle mourra. Ce n’est pas comme ces patients qui arrivent à la pelle dans l’unité HIV de l’hôpital Roi Baudouin à Kinshasa, abandonnés par tous parce que le VIH c’est la maladie du diable ! Certains malades, trouvés par chance, sont apportés dans des brouettes dans les centres de distribution communautaires d’ARV que MSF a mis en place dans trois endroits de la ville.

Hier, Onusida a publié ses nouveaux chiffres sur la pandémie. Ils disent que le sida pourrait être vaincu d’ici 2030 mais que pour cela il faudrait renforcer les efforts. Ah oui, j’aime bien ce bémol – encore qu’il y a beaucoup de personnes qui l’oublient vite. Je prends pour exemple la RTBF qui ce matin a fait un sujet sur les chiffres de l’Onusida, en utilisant un enregistrement d’Eric Goemaere tronqué comme il le faut afin de soutenir un message optimiste : « Il y a douze millions de personnes qui ont été mises sous traitement en Afrique australe, c’est un effort remarquable qui a bénéficié aux pays pauvres », dit notre docteur à la radio. Son « mais… » a été coupé ! C’est remarquable ça, ce journalisme que j’aime fait par des gens qui traînent la profession dans la boue. J’appelle la journaliste – c’est moi qui avais arrangé l’interview hier soir. « Vous vouliez interviewer MSF pour avoir une image de la réalité du terrain ? Vous la voulez cette réalité ? Hier au CHK, j’ai vu une petite fille de cinq ans terrorisée par le médecin qui l’auscultait. Le lit à côté d’elle était vide. Juste à côté d’elle, à moins d’un mètre ; elle a dû entendre  le dernier souffle de son voisin avant qu’il ne parte dans un body bag à cause de la même maladie que celle dont elle souffre ». Ma fille à la maison a quatre ans, j’ai envie de pleurer, ou de vomir, je ne sais pas. Si sa maman avait eu accès aux ARV, cette petite fille serait née sans VIH. Mais on est au Congo, qui sait donc quand elle soufflera sa dernière bougie d’anniversaire ?

Mais bon, c’est comme ça. C’est la merde au Congo, hein, qu’est-ce qu’on peut y faire ? « Give me something new ! », disent les rédacteurs en chef de cette presse que j’aimerais bien intéresser.

Seulement voilà, les ARV ils sont là, quelque part à Kinshasa. Le problème c’est qu’ils ne sont pas dans le ventre des patients. Ils sont bien livrés par le Fonds Mondial, mais à qui ? A un gouvernement qui n’en a rien à faire. Ce même gouvernement qui placarde de grandes affiches montrant Kabila avec le slogan « Ensemble vers le développement » et des images de lits d’hôpitaux tellement blancs qu’ils éblouissent ! Ce serait presque drôle, si ce n’était aussi tragique.

On se rend ensuite dans un petit centre de santé appuyé par MSF. L’infirmière soupire. « Docteur Patrick, je n’ai pas d’ARV ». « Essaie de juste donner quelques pilules à chacun pour faire durer le stock ». « Bien sûr, c’est ce que j’ai fait, mais c’est déjà fini. J’ai reçu sept boîtes, j’en ai besoin de 28 ». Docteur Patrick passe un coup de fil, MSF va essayer de combler le gap. Encore. Mais est-ce que les patients qui devaient recevoir leurs médicaments vont revenir pour les chercher, ou est-ce qu’ils vont laisser tomber pour se retrouver dans quelques années au CHK et en sortir dans un cercueil comme le quart de ceux qui y entrent ?

J’aimerais bien trouver le type d’Onusida qui a sorti ce rapport et le faire venir ici pour qu’il voie la chair et les os – surtout les os – derrière ces statistiques qu’il a longuement étudiées. Douze millions de personnes sous ARV, oui c’est très bien. Mais il y en a encore seize millions qui attendent. Un demi-million est au Congo. Certes, le pays a d’autres chats à fouetter : le VIH, ne représente  officiellement que 1,1% de la population. Et dans l’hôpital Roi Baudouin, les taux de mortalité sont de 30 à 40%.

Mais ce qui m’enrage, c’est qu’il y a des milliards de dollars qui sont consacrés à la lutte contre le sida, et qu’on ne devrait plus en mourir. Sur le chemin de l’aéroport à Johannesburg, là où j’habite, j’explique au chauffeur de MSF qu’un quart des patients du CHK meurent encore du sida. « Hein ??? Du VIH ?!?! ». Il n’en croit pas ses oreilles. Pourtant, il est Sud-Africain, un pays où près d’un quart des adultes est infecté par ce virus et dont, il y a quinze ans, le gouvernement disait que le sida était causé par la pauvreté et qu’un peu d’ail pouvait régler l’affaire… Seulement voilà, depuis les choses ont évolué  et le VIH est devenu comme le diabète ou l’hypertension : c’est une maladie chronique, qu’on ne voudrait pas avoir, certes, mais avec laquelle on peut vivre[1].

C’est cela qui est révoltant : le Congo d’aujourd’hui, c’est comme l’Afrique du Sud il y a quinze ans, quand il n’y avait pas d’ARV. Les gens tombaient comme des mouches, c’était scandaleux mais, dans un sens, c’était compréhensible bien qu’inacceptable : les médicaments étaient trop chers, ils n’étaient pas pour les Africains, c’était la dure loi du marché.

Mais mourir du VIH à petit feu en 2014, comme un chien abandonné par tous, alors que les traitements sont là, que les traitements sont bons, que les traitements sont payés par la communauté internationale… Je n’arrive pas à trouver les mots pour exprimer ce que je ressens. Pourtant, c’est mon métier, je suis une professionnelle de l’écriture, dit-on. Alors, je cherche la bonne phrase, celle qui mettrait le doigt sur le problème, qui l’exprimerait de manière nette, éloquente, engageante. Ca y est, j’ai trouvé : « Putain ! C’est dégueulasse. »

Solenn Honorine
Communications Advisor, basée à Johannesburg

5 sept. 2014


[1] Note de l’éditeur : contrôlons un peu le message quand même, c’est ça la comm ! Tout n’est évidemment pas réglé en Afrique du Sud, où il y a encore des milliers de personnes qui ont besoin de traitement. Il y a également de nombreuses  personnes, mais on ne sait pas vraiment combien, qui ne suivent pas leur traitement, parce qu’elles ne peuvent pas (vous choisiriez, vous, de faire la grève des pilules si vous saviez que sans elles vous allez mourir ?). Si on ne fait rien, on n’arrivera jamais à la fin du sida que claironne l’Onusida, en Afrique du Sud comme ailleurs.


Rant in the DRC

The head of department at Kinshasa hospital (CHK) is very nice because I am from MSF. He even says it two or three times during our lightning-quick tour of the department: “We really need your support here!” Too right they do! We are practically running down the hospital corridor. He has other things to do, and I understand. “This is the women’s inpatient ward.” Ah yes, so it is. Those are women, those shapeless bodies under the colourful material. That arm sticking out, that bag of bones, that wretched face that someone is gently feeding a bit of pineapple (her mother, her friend? Someone kind at any rate). I tell myself that, comparatively, this woman is lucky, at least she’ll have someone by her side when she dies. Not like the patients arriving by the dozen at Kinshasa’s Roi Baudouin hospital HIV unit, abandoned by all because HIV is a curse! Some patients, found by chance, are brought in wheelbarrows to the community ARV distribution centres that MSF has set up in three locations around the town.

Yesterday, UNAIDS published its latest figures on the pandemic. They say that AIDS could be brought under control by 2030, but, for that, more efforts are needed. I liked the note of caution – especially as a lot of people forget it very quickly. Let me take the RTBF, for example, which did a piece this morning on the UNAIDS figures, using a recording of Eric Goemaere that had been cut to produce an optimistic message: “There are 12 million people who have started treatment in southern Africa. This is a remarkable feat that has benefitted poor countries,” said our doctor on the radio. His “however...” had been cut! I find that incredible – journalism, which I love, by people who are dragging the profession through the mud. I call the journalist – I was the one who arranged the interview yesterday evening. “Would you like to interview MSF to get a realistic picture of the situation? Do you actually want to know? Yesterday, at CHK, I saw a five-year-old girl terrified of the doctor who was examining her. The bed next to her was empty. Just next to her, less than a metre away, she must have heard the dying breaths of her neighbour before he was carried away in a body bag, killed by the same illness she is suffering from.” My daughter at home is four, I feel like crying, or vomiting, I’m not sure which. If her mother had had access to ARVs, that little girl would have been born without HIV. But we are in the Congo, so who knows when she will blow out her last birthday candles?  

But that’s the way it is. It’s a mess in the Congo, what can you do? “Give me something new!” say the news media editors I would like to motivate.

It’s just that, the ARVs are here, somewhere in Kinshasa. The problem is that they are not in the stomachs of the patients. They were delivered by the Global Fund, but to who? To a government that has not done anything with them. The same government that has put up large posters of Kabila bearing the slogan “Together towards development” and images of hospital beds that are so white they are blinding! It would almost be funny if it weren’t so tragic.

Then we go to a small health centre supported by MSF. The nurse sighs. “Doctor Patrick, I don’t have any ARVs.” “Try to give just a few pills to everyone to make the stock last.” “Of course, that’s what I did, but they are already finished. I received seven boxes, I need 28.” Doctor Patrick makes a phone call; MSF will try to fill the void. Again. But will the people who should have received the drugs come back to collect them, or will they give up, and end up, in a few years’ time, at the CHK and leave in a coffin like a quarter of the people who come in?

I would love to meet the UNAIDS guy who published this report and get him to come here so that he can see the flesh and bones – especially the bones – behind the statistics he has spent so long poring over. Twelve million people on ARVs – that’s great! But there are still sixteen million waiting. Half a million are in the Congo. Of course, the country has other issues to contend with: HIV only officially represents 1.1% of the population and at Roi Baudouin hospital, the mortality rate is 30% to 40%.

But what makes me mad, is that billions of dollars are being put into the fight against AIDS, and that nobody should die of it any more. On the way back from the airport in Johannesburg, where I live, I tell the MSF driver that a quarter of patients at CHK are still dying of AIDS. “Hey?? Of HIV?!?!” He can’t believe it. Yet he is South African, a country where nearly one quarter of all adults is infected with the virus and whose government said, fifteen years ago, that AIDS was due to poverty and that a bit of garlic would do the trick... But since then, things have changed and HIV has become like diabetes and hypertension: it is a chronic disease that of course nobody would want, but that one can live with.[1]

That is what is so appalling: today the Congo is like South Africa fifteen years ago when there were no ARVs. People were dropping like flies, it was scandalous, but in one way it was understandable even though it was unacceptable: the drugs were too expensive, they weren’t for Africans, that was the harsh reality of the market.

But to die a slow death from HIV in 2014, like a dog abandoned by all when the drugs are there, are effective, and are paid for by the international community… I can’t find the words to express how that makes me feel. Yet, it’s my job, I’m a professional writer so they say. So I’ll look for the best way to put it, that will hit the nail on the head, that will sum it up succinctly, eloquently and engagingly. I’ve got it: “It’s bloody disgusting!”

Solenn Honorine
Communications Advisor, based in Johannesburg

5 Sept 2014


[1] Note from the editor: let’s control the message a bit – that’s communication after all! Not everything is sorted in South Africa, where there are still thousands of people who need treatment. There are also a lot of people, we don’t really know how many, who don’t continue their treatment because they can’t (would you choose to go on a pill strike if you knew that without them you would die?). If we don’t do anything, we’ll never reach the end of AIDS as announced by UNAIDS, in South Africa or anywhere else.

 

 

By: Göran Svedin
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