DRC: l’Onu entretien la confusion à l’Est

"Nous ne sommes pas des soldats en blouse blanche"

(in English here below)

À Goma, au Nord Kivu, près d’une centaine d’acteurs humanitaires déambulent dans des véhicules aux logos divers et variés. Certains, comme MSF, sont neutres et indépendants, juste là pour soigner. D’autres cumulent des mandats offensifs et d’assistance aux populations. C’est le cas des Nations Unies qui sont présentes dans les Kivus pour « aider, protéger et combattre ». Combattre… et c’est ce qui nous inquiète chez MSF. Les Nations Unies institutionnalisent la confusion des genres au détriment des acteurs humanitaires et, surtout, des populations dans le besoin.

Les Nations Unies entretiennent déjà cette confusion des genres en imposant des escortes armées aux agences humanitaires de l’ONU pour se rendre dans certaines zones ou en présentant publiquement des actions d’intérêts communautaires menées par ses troupes armées comme des actions humanitaires. À la mi-juillet, une nouvelle brigade d’intervention des Nations Unies viendra s’ajouter au tableau. Constituée de plus de 3.000 hommes, elle mènera des opérations offensives et ciblées, seule ou avec l’armée régulière congolaise, pour stopper, neutraliser et désarmer tous les groupes armés qui défient l’autorité de l’État.

Les Nations Unies auront ainsi trois fonctions : aider, protéger et combattre. Ces missions étant intégrées, les Nations Unies deviennent de fait une partie au conflit. Comment les populations peuvent-elles différencier le militaire de l’humanitaire, d’autant plus que ces différentes missions onusiennes sont intégrées dans la même structure et agissent sous le même commandement ? Cela ne fera que renforcer le trouble au sein de la population. Le danger est donc réel que l’aide humanitaire, et en particulier les activités médicales, soient ciblées par les différentes parties au conflit. Les exemples sont déjà nombreux d’hôpitaux pillés, de matériel médical détruit ou même de patients tués au sein des structures médicales.

Pour assurer la sécurité de nos patients, de notre personnel, des structures et des ambulances et permettre ainsi l’accès des populations aux soins de santé, nos équipes négocient au quotidien avec l’armée congolaise, les différents groupes armés, chefs de groupement et autres autorités. Pour négocier cet accès, il est donc primordial que l’action humanitaire reste strictement séparée des agendas politiques ou militaires. Pour nous, un malade ou un blessé de guerre est avant tout un patient et, dans le cadre de leur fonction, nos médecins ne se préoccupent pas de connaitre l’appartenance politique ou ethnique des personnes ayant besoin d’assistance.

En appliquant ces principes de neutralité et d’impartialité, nos équipes parviennent ainsi à maintenir leur présence dans les zones les plus instables. Nous travaillons actuellement dans 10 hôpitaux et dans des dizaines de centres de santé dans les régions de Ruthsuru, Masisi, Mweso, Kitchanga, Walikale, Pinga, Kanyaruchinya, Baraka, Kimbi Lulenge, Hauts Plateaux d’Uvira, Kalonge et Shabunda ainsi que dans les camps de déplacés de Mugunga, Bulengo et Rubaya. Chaque mois, des milliers de patients reçoivent gratuitement des soins de qualité. Mais qu’en sera-t-il demain si la confusion entre militaire et humanitaire entretenue de manière croissante par les Nations Unies avec le déploiement de la brigade d’intervention nous empêche d’avoir accès aux populations affectées par le cycle de violence continu dans les Kivus ?

La recrudescence des affrontements armés depuis avril 2012 a entrainé des déplacements massifs de population, tant au Nord qu’au Sud Kivu, accentuant de manière considérable les besoins médicaux et humanitaires. Rien qu’au Nord Kivu, plus de 900.000 personnes sont actuellement déplacées et survivent dans des camps ou des familles d’accueil. Lors de récents affrontements à la fin du mois de mai, les déplacés des camps de Mugunga III et de Bulengo ont été pris entre les tirs et nous avons été contraints de suspendre temporairement nos activités dans les camps.

C’est pourquoi, nous réaffirmons nos principes d’indépendance, de neutralité et d’impartialité et demandons à toutes les parties concernées - l’armée congolaise, les différents groupes armés et les Nations Unies - de respecter le caractère strictement civil des structures de santé. Les organisations d’aide doivent apporter une assistance strictement humanitaire, c’est-à-dire sans parti pris et uniquement en fonction des populations sans aggraver la confusion des genres entre agendas politique, militaire et humanitaire. Par conséquent, nous demandons aux forces armées y compris la MONUSCO de ne pas déployer de troupes à proximité ou à l’intérieur de nos structures de santé, afin d’éviter que les patients et notre personnel ne deviennent des cibles dans ce conflit. À nos yeux, c’est le seul moyen efficace pour maintenir l’accès aux populations dans le besoin.

Bertrand Perrochet
Chef de Mission, RDC

“We are not soldiers in white coats”

In Goma, North Kivu, around a hundred humanitarian agencies drive around in vehicles bearing diverse and varied logos. Some, like MSF are neutral and independent, only there to provide treatment. Others have dual mandates; combat and providing assistance to the population. This is how it is for the United Nations, which is in the Kivu provinces to “assist, protect and fight”. To fight… this is what we at MSF are worried about. The United Nations institutionalises the muddying together of roles to the detriment of humanitarian organisations and, above all, people in need.

The United Nations already blurs the boundaries by imposing armed escorts on UN humanitarian operations when travelling to certain areas or by publicly presenting actions to assist communities carried out by their armed troops as humanitarian actions. In mid-July, a new United Nations intervention brigade will enter the fray. Made up of over 3,000 men, it will carry out targeted offensive operations, either independently or in cooperation with the regular Congolese army, to stop, neutralise and disarm all armed groups challenging the authority of the State. As such, the United Nations will have three roles: assisting, protecting and fighting. By combining these missions, the United Nations has become part of the conflict. How can the population distinguish between the military and humanitarian organisations, especially since these separate UN missions are combined in the same organisation, under the same leaders? This can only increase the unease within the population. There is a real danger then that humanitarian assistance, particularly medical activities, will be targeted by the various groups involved in the conflict. There have already been many examples of hospitals being raided, medical equipment being destroyed and even patients being killed within medical facilities.

To ensure the safety of our patients, staff, facilities and ambulances, and to ensure the population can access health care, our teams negotiate daily with the Congolese army, the various armed groups, heads of factions and other authorities. In order to negotiate this access, it is essential that humanitarian actions remain clearly separated from political and military agendas. For us, the sick and war-wounded are patients, first and foremost. When fulfilling their duties, our doctors do not seek to find out the political or ethnic affiliations of people in need of assistance.

Through the application of these principles of neutrality and impartiality, our teams are able to continue to remain in even the most volatile of areas. We currently work in ten hospitals and dozens of health centres in the Ruthsuru, Masisi, Mweso, Kitchanga, Walikale, Pinga, Kanyaruchinya, Baraka, Kimbi Lulenge, Hauts Plateaux in Uvira, Kalonge and Shabunda regions, as well as in the Mugunga, Bulengo and Rubaya refugee camps. Every month, thousands of patients receive high-quality treatment, free of charge. But who knows what will happen tomorrow if the confusion between military and humanitarian actions increases, with the United Nations deployment of the intervention brigade preventing us from accessing groups affected by the ongoing cycle of violence in the Kivu provinces?

The resurgence of armed confrontations since April 2012 has led to massive population displacement in both North and South Kivu, dramatically increasing need for medical care and humanitarian actions. In North Kivu alone, over 900,000 people are currently displaced, living in camps or with host families. During the recent confrontations at the end of May, refugees in the Mugunga III and Bulengo camps were caught in the crossfire and we were forced to temporarily suspend our activities in the camps.

This is why we are reasserting our principles of independence, neutrality and impartiality, and calling for all of the groups involved – the Congolese army, the various armed groups and the United Nations – to respect the strictly civilian nature of health facilities. Aid organisations must provide strictly humanitarian assistance, i.e. taking no sides, only that of the population, without further blurring the boundaries between the political, military and humanitarian agendas. As a result, we ask the armed forces, including MONUSCO, to not deploy troops near to or within our health facilities, in order to avoid our patients and staff being targeted in this conflict. We believe this to be the only effective means for maintaining access to populations in need.

Bertrand Perrochet
Head of Mission, DRC
 
By: Göran Svedin