La balade des éboleux

Oyez, oyez, frères humains qui, après nous, vivez !

Il était une fois... la forêt de Kissi, en Guinée forestière. Là, tout n’était que faune et flore luxuriantes. Et puis il y avait les hommes : un village, un lignage, un patronyme. Personne n’exerçait une autorité même diffuse, aucun pouvoir central dans l’intérêt commun. Un Eden à la JJ-Rousseau, allez-vous me dire ! Mais, malgré la forêt de Kissi, les hommes étaient des miséreux. Miséreux de par les razzias des marchands d’esclaves, miséreux de par les rigueurs de l’indigénat français, miséreux de par les abus des différentes dictatures militaires. Et finalement, miséreux de par la mise à sac de Guéckédou - capitale de la forêt de Kissi. – au début des années 2000 par les rebelles des guerres voisines. Alors oui, les Kissiens se méfient du « pouvoir ». Ces gens ont trop longtemps vécus dans la crainte de « l’administration » - quelle qu’elle soit – au sens large... Alors oui, les forestiers nous associent au « pouvoir » – au sens large... Amis miséreux, ne vous trompez pas de combat. Compagnons d’infortune, nous sommes tous deux, gueux Msfiens et miséreux, confrontés à « l’administration » - quelle qu’elle soit... Avec comme résultat – au sens large - plus de torts, plus de morts, plus de malheur. Amis miséreux, ne vous trompez pas de combat. À chaque fois que cela n’allait pas : violence ou épidémie, MSF a été là.

Alors, amis miséreux, il y avait cette fois une fièvre hémorragique en Guinée... Vous y étiez les éboleux, nous y étions les gueux Msfiens. Amis miséreux, MSF a crié au Monde que c’était l’Ebola, que l’épidémie était sans précédent, que c’était la souche la plus meurtrière. Et... amis miséreux, les puissants ont répliqué que c’était une intoxication (janvier), que c’était une maladie mystérieuse (février), que c’était de l’exagération (mars), que tout était sous contrôle (avril), que MSF n’avait pas aidé (mai)... Amis miséreux, qui pourrait vous en vouloir de croire qu’Ebola est encore une grosse manip ? Un attrape-couillon, qu’encore une fois, on veut vous voler, et cette fois-ci, on veut vous voler votre sang, vos organes, votre mort, vos hommages, vos traditions. MSF, vous vous dites, c’est l’a-culturation à la vitesse v-v prime et nous de notre coté, on ne pense pas assez à l’idiosyncrasie des forestiers. MSF est trop immédiat et notre arrivée est assimilée à celle d’Ebola. « Cela ne peut être qu’eux... ». Or, tradition grecque oblige, on tue le messager, porteur de mauvaises nouvelles. Vous nous lapidez, amis « caillera », vous nous caillassez mais qui sinon MSF vous manifestera une empathie sans PPE, une proximité précautionneuse. Amis éboleux, votre confiance se mérite, nous ne la mendions pas, nous ne l’implorons pas. Alors, jugez-nous sur nos actes pas sur des fantasmes. La confiance se doit d’être naturelle entre compagnons d’infortune – au premier regard, à la première perception – au premier geste vers la personne en souffrance. Alors, amis miséreux, commençons par nous respecter l’un, l’autre. Car vous nous ciblez, vous nous pointez du doigt mais si vous mourrez d’Ebola, et même si vous y survivez, c’est vous qu’on stigmatisera.

Amis éboleux, prisonniers de votre rôle culturel, vous nous dites que la forêt de Kissi vous guérira, pas les tours de passe-passe des Blancs. Toubabou – le Blanc – le blanc en jaune, le blanc en vert, le blanc en rouge - hémorragique ! « La forêt me donnera le remède, la forêt me donnera la force ». Elle a bon dos la forêt, amis miséreux. Il est vrai qu’elle a peut-être été un peu trop fortement agressée ces derniers temps, car l’époque est à la recherche de l’argent par tous les moyens – défrichement sauvage pour le café, pour l’huile de palme, chasse semi-industrialisée de la viande de brousse, exploitation minière à outrance - ah, faire sa place au royaume de César... Alors oui, c’est difficile de choisir entre faire ce que la tradition attend de vous ou confier un membre de votre famille à MSF. Amis miséreux, nos dilemmes sont tout aussi cornéliens que les vôtres : une place d’ambulance mais deux malades. L’un au début de ses symptômes, l’autre en phase terminale : qui choisir ? Surtout si le premier est un enfant et le second un vieillard. Oyez, oyez, amis éboleux n’ayez les cœurs contre nous endurcis. Qui sinon MSF veut vous donner une chance de survie en plus ? Qui sinon MSF se soucie de moins agresser vos cadavres – plus de ponction intracardiaque, plus de biopsie de peau-juste un coton tige dans la bouche. Amis éboleux, vous vous taisez, vous mentez, vous fuyez, même mort ! Mais qui sinon MSF fait l’effort d’essayer de vous connaître ? Comprendre vos relations dans le passé, apprécier vos vies au quotidien, évaluer votre futur au jour le jour. Pour briser les chaines (de transmission) pas pour vous jeter en pâture aux pandores. Amis miséreux, Ebola matraqué, Ebola mis en taule, quelle absurdité, très peu pour nous. Nous apportons l’humanité, pas la norme, pas la morale, pas la répression. Amis miséreux, ne vous trompez pas de combat. Nous payons comme vous le prix du sang, si pas ici en Guinée, alors en CAR, en Somalie, en Afghanistan.

Alors non ! Nous ne sommes pas complices du pouvoir. Comment faut-il vous le dire, amis éboleux ? Peut-être faudrait-il planter un drapeau noir à coté de celui de MSF, mais cela risque d’être mal interprété. Amis miséreux, ce n’est que lorsqu’un directeur d’hôpital est mort que ça a fait du Ramdam. Alors ne tuez plus vos proches, ne tuez plus les gens qui vous aiment. Allez mourir chez les puissants, que votre mort soit une alerte, que votre mort soit un crachat hémoptysique à la face du pouvoir. Amis miséreux, ne mentez pas, ne fuyez pas, ne vous cachez pas. Exposez aux « messieurs qu’on dit puissants » votre Ebola, exposez aux « messieurs qu’on dit puissants » votre vomi, votre diarrhée, votre sang.

Oyez, oyez, frères humains qui, après nous, vivez ! N’ayez les cœurs contre nous endurcis. Eboleux, miséreux, gueux, gek et doux.

By: Michel Van Herp