MSF perd-elle de son essence ?

Is MSF loosing it's human touch?

En Anglais ci-dessous

Par Raphaël Delhalle, Chef de Mission
 

Il y a 11 ans, j’ai commencé l’aventure MSF ; elle reste pour moi toujours autant remplie de motivation, de découvertes, d’apprentissage, de partage et d’émotions. Je pense que l’on peut être fier d’appartenir à une organisation capable de réaliser des opérations de modeste ou grande ampleur mais avec une efficacité, majoritairement remarquable. Au-delà de l’impact que MSF apporte à ses bénéficiaires, les valeurs qu’elle véhicule et défend sont toujours le fil rouge que j’essaye de suivre dans mon approche.

Ayant passé la plupart de mon temps sur le terrain, j’ai pu aussi travailler depuis Bruxelles. Mon intention n’est pas d’avoir une approche guerrière entre siège et terrain mais de recentrer notre réflexion sur l’essence de MSF : les bénéficiaires de nos opérations, l’humain. Deux mots utilisés, parfois, sans en mesurer la portée et qu’on entend de moins en moins.

On parle souvent de la croissance des opérations et du siège à Bruxelles. On peut s’en réjouir mais pas à tout prix, pas si les conséquences sont une diminution de la qualité de nos activités et un prix fort payé par les ressources humaines. Pendant des années, j’ai essayé de me convaincre que je devais assumer mon choix de travail et de vie et donc l’impact des situations difficiles que j’ai rencontrées au sein de MSF, que c’était mon boulot, un parmi d’autres. Et bien non, pas à 100%, MSF n’est pas un travail anodin. Les contextes où nous évoluons sont parfois rudes, tant sur le point physique que mental ou sécuritaire ; nous l’acceptons tous mais il faut aussi que l’association se donne les moyens d’y faire face. Nous donne les moyens d'y faire face.

Combien de mes collègues ou amis, durant ces années, tant au siège que sur le terrain, se sont retrouvés dans des phases de ‘craquage’, des moments où ils sont obligés de s’arrêter un temps, parfois long, parce que la pression est trop forte. La pression vécue sur le terrain est de moins en moins comprise par nos collègues de Bruxelles. Depuis quelques années, un fossé se creuse entre la réalité du terrain et la perception que le siège en a. Sans avoir de chiffres, je pense que bon nombre de personnes devant nous fournir un support direct ou indirect depuis le siège, ne sont jamais allés sur le terrain ou ne comprennent plus notre quotidien. La fameuse flexibilité demandée doit s’adresser à tous.

Le temps où les collègues du siège et du bureau se connaissaient disparaît petit à petit. J’ai la chance d’appartenir à une « génération » qui se connaît encore. Sans vouloir rentrer dans les détails de choix que je ne connais pas, sans vouloir prétendre qu’il s’agit du seul facteur, je note que le temps des briefings et des débriefings, ce temps où on pouvait encore être entendu ou se parler, tend à disparaître. Notre système associatif ou Humain(nitaire) est en train de perdre quelque chose d’essen(c)tiel.
 

De retour de ma mission pour une formation, j’ai passé deux semaines au siège ; l’impression partagée avec d’autres collègues était un manque d’intérêt, voire de considération.

« Je voudrais te parler mais je n’ai pas le temps les deux prochaines semaines ». Pas de bonjour, « vous avez pris un ticket ? » Non, je viens du terrain, j’ai envoyé un mail il y a 2 semaines et j’ai rendez-vous. « Ici, il faut un ticket. » … Petite impression d’attendre ma commande au rayon boucherie du Colruyt. « Moi, je viens d’arriver chez MSF et çà c’était la façon dont on présentait les ONG il y a 5 ans » Quelle est cette nouvelle façon ? « Pas de réponse…. »

Devant la porte du bureau, peu avant 8 heures du matin, je demande à la réceptionniste pour entrer : Réponse : « Vous travaillez chez MSF ? »  Oui, je reviens du terrain. « Il faut attendre jusqu’à ce qu’on ouvre les portes si vous ne travaillez pas ici.» Sentiment d’être étranger dans une organisation pour laquelle je travaille depuis des années et où je me retrouve à la rue parce que le  « terrain » n’est pas MSF ? Que dire de la différence de préparation et d’accueil entre « une visite siège » sur le terrain et d’une première visite d’un staff national au siège ?

Cette bureaucratisation ressemble de plus en plus à un système d’entreprise. Elle découle d' une croissance qui n’est peut-être pas à freiner mais à cadrer afin de ne pas mettre en péril notre sentiment associatif.

Le tableau n’est pas si négatif mais je ne voudrais pas qu’on y arrive. Il serait tellement contraire à l’esprit MSF d’avoir un siège qui s’auto-supporte en oubliant que son essence est sur le terrain, lequel a besoin de ce support en priorité. Pour terminer sur une note positive ; je voudrais souligner l’exception, sans doute subjective puisque j’y ai été relié pendant la majorité de mon temps chez MSF : le pool d’urgence. Une équipe qui se confond tant sur le terrain qu’au siège par cette humanité qui provient peut-être des expériences parfois extrêmes qu’elle vit. Une approche où les personnes se connaissent encore et où chacun a la possibilité d’être entendu et d’échanger. Au-delà du pool, tous ceux que j’ai le plaisir de croiser dans les couloirs qui sourient encore et sont intéressés de savoir ce qui se passe tant à Bruxelles qu’à l’autre bout du monde. Ces personnes qui font encore des liens atténuent la distance et rappellent que nous sommes tous MSF, terrain ou siège ; que nous avons les mêmes valeurs et les mêmes objectifs.

Paradoxalement, c’est avec plaisir que je retravaillerais tant sur le terrain qu’au siège, avec cette vibration qui n’a jamais cessé de me quitter : atténuer la vulnérabilité des bénéficiaires.

Je n'ai pas de solution miracle à proposer, mais je suis convaincu que MSF ne doit pas perdre son esprit. Si MSF continue de croître, il faut juste essayer ensemble, terrain et siège, de réfléchir à la façon de faire croître en même temps son côté humain et de ne pas perdre la différence qui la caractérise des autres organisations. Le terrain a besoin du siège et le siège ne peut exister sans son essence : les bénéficiaires et les femmes et les hommes qui sont à leurs côtés.

Le 15 mai 2017.

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Is MSF Losing its Human Touch?

By Raphaël Delhalle, Head of Mission

I began my MSF adventure eleven years ago, and for me it is still just as motivating and full of discovery, learning, sharing and emotion as it was then. I think that we can be proud of belonging to an organisation capable of achieving small- or large-scale operations, with a generally exceptional level of efficiency. Beyond the impact that MSF brings its beneficiaries, the values it promotes and upholds are those I try to follow in my own approach.

Although I have spent most of my time in the field, I have also had the opportunity to work from Brussels. My intention is not to start a disagreement between headquarters and the field, but to refocus our thoughts on MSF's core: the beneficiaries of our operations, the human. Two words that are sometimes used without realising their impact, and that are being heard less and less often.

There is much talk about the growth in operations and the headquarters in Brussels. This can be a good thing, but not at any cost, not if the consequences are reduced quality in our activities and a high price paid by human resources. Over the years, I have tried to convince myself that my choice of work and/or life is responsible for the difficult situations I have encountered in MSF and these situations form one part of my job, among others. They should not be my entire job. Working at MSF is no small undertaking; the circumstances in which we work are sometimes harsh: physically, mentally and in terms of safety; we all accept that, but the Association also needs to provide itself and us with the means to cope.

Over the years, how many of my colleagues and friends at headquarters and in the field, have at times reached breaking point, had periods where they had to stop for a while, sometimes a long time, because the pressure was too great? From my experience in the field our colleagues in Brussels are becoming less and less understanding of that pressure. In recent years, a growing divide between the reality in the field and how headquarters perceives it has become apparent. Without going into numbers, I think that many people who have to provide direct or indirect support from 'HQ' have never worked on the ground or no longer understand our day-to-day experience. The (in)famous flexibility that is asked of us must also be asked of those at HQ.

The days when colleagues at headquarters and in the office knew each other are gradually disappearing. I have the good fortune to belong to a 'generation' that still knows each other. Without going into details on decisions that I am not familiar with, and without claiming that it is the only factor; the days of briefings and debriefings, or more broadly, the days when one could still be understood or we could talk together, are disappearing. As an association or humanitarian system, I think that we are losing something of our core values, something essential.
 

On returning from a training mission, I spent two weeks at headquarters. The impression given by other colleagues was a lack of interest, or even consideration.

"I want to talk to you but I don’t have the time in the next two weeks." No hello, but a "Have you taken a ticket?" No, I've come from the field, but I sent you an email two weeks ago and I have a meeting. "You need a ticket." ... the slight feeling that I am waiting for my order at the meat counter at the supermarket. "I’ve just joined MSF and that was the way NGOs were presented five years ago." What is the new way? "No answer..."

Standing at the door to the HQ office a little before eight in the morning, I asked the receptionist if I could come in. Her response: "Do you work with MSF?"  Yes, I'm back from the field. "You'll have to wait until the doors are opened if you don't work here." Being made to wait in the street because the "field" is not MSF left me feeling like a stranger even though I have been working for the organisation for years. It was a stark contrast to the preparation and welcome afforded to "a visit from HQ" in the field, or a first visit by a national staff member to headquarters.

The growing bureaucracy is becoming increasingly similar to a corporate system. Growth should perhaps not be stopped but should be structured so as not to jeopardise our sense of community.

The picture is not totally negative, but I would not want us deteriorate further. It would be contrary to the MSF spirit to have a headquarters that looks after itself while forgetting that its focus should be the field, which urgently needs its support.

To finish on a positive note, I would like to highlight the exception (no doubt subjective, as I have worked with it for the majority of my time with MSF) of the Emergency Pool. It is a team that combines both fieldwork and headquarter support with a humanity that is perhaps the result of its sometimes-extreme experiences. It offers an approach where people still know each other and where everyone has the possibility to be understood and talk. Beyond the Pool, there are all those who I have the pleasure of meeting in the corridors who still smile and are interested in knowing what is going on in Brussels and on the other side of the world. Those are the people who still develop ties that shorten this distance and remind us that we are all MSF, be it on the ground or in headquarters, and that we have the same values and objectives.

Ironically, I would gladly work again in the field and at headquarters but with the strong desire that has never left me, to improve the beneficiaries’ situations.

In the absence of offering a miracle solution, MSF must not lose its spirit, and if it continues to grow, we must adapt. All we have to do is work together, the field and headquarters, to reflect on how to simultaneously expand its human dimension and not to lose the difference that distinguishes it from other organisations. The field needs headquarters and headquarters cannot exist without its focus: the beneficiary and the men and women who assist them.

 

15 May 2017

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By: Sophie Guillaumie