Notoriété va avec stratégie opérationnelle

To read Valérie Michaux's article, open Contact 120, page 116

(in English here below)

Dans l’article de Valérie Michaux (Contact 120) deux points m’ont interpellé : d’une part, la difficulté pour MSF à bâtir et conserver sa notoriété et, d’autre part, la place de plus en plus importante prise par « de nombreuses ONG disposant d’un fort ancrage national ». Mais au-delà de ce constat, quelles en sont les raisons ?

Il ne fait aucun doute que notre vivier de donateurs vieillit ; beaucoup sont de la génération des trente glorieuses ou de la génération précédente. Ces gens ont vécu ou ont baigné dans la seconde guerre mondiale, les grèves ouvrières et les différentes guerres d’indépendance (+ complexe de culpabilité) avant de vivre le plein emploi, l’accès à la consommation, à la propriété,… Certains sont aussi imprégnés du vent de « liberté et de fraternité » soixante-huitard. Ces générations connaissent donc la signification de souffrir, de lutter et comprennent l’importance des organisations comme MSF. Celle-ci a répondu à l’attente de ces donateurs en termes d’actions et de prises de position. S’identifiant à l’organisation, ces gens l’ont soutenue financièrement.

Est-ce toujours le cas aujourd’hui des générations post 80 ? Se reconnaissent-elles toujours autant dans les actions de MSF au point de s’engager financièrement ? Je pense que oui mais le constat actuel montre que ce n’est pas gagné pour les années à venir. Ainsi donc, il manque quelque chose.

L’Europe vit de nouvelles transformations. Son économie en berne met à mal ses systèmes sociaux et sanitaires ; la privatisation devient le maître mot. Des services essentiels comme l’eau, la santé ou l’éducation tendent à être gérés par des sociétés privées dont le leitmotiv est le profit ; l’être vivant quel qu’il soit ne passera pas en premier plan. Nombre de nos donateurs ou possibles donateurs sont affectés de près (eux, leur famille ou la vision de misère de ceux vivant dans la rue) ou de loin par cette réalité. Dans ce contexte, sommes-nous présents là où ils nous attendent ? Je pense toujours que oui mais pas partout.

Le fait que d’autres ONG, qui en plus d’une action à l’échelon international, répondent à des besoins de proximité dont nos donateurs et futurs donateurs sont témoins au quotidien peut, je pense, provoquer une perte d’identification à MSF au profit d’autres organisations.

Certains mènent des actions de terrain comme l’apport d’une aide médicale, psychologique ou juridique aux migrants, d’autres font des consultations médicales dans les camps de gens du voyage, ou interviennent auprès des prostituées. Il y a aussi ceux qui facilitent l’accès au centre de santé, qui aident dans les démarches et puis ceux qui ouvrent des magasins… Ces actions peuvent générer un article dans la presse locale voire dans un grand quotidien, une invitation sur un plateau TV ou même un reportage au JT de 20h mais le plus important est que cela développe un sentiment de proximité qui « parle » aux (potentiels) donateurs.

Comme le dit Valérie, la notoriété ne s’acquiert pas d’elle-même, elle se gagne. Une présence médiatique équilibrée est primordiale pour notre survie, certes, mais cela ne sera payant que si le public se retrouve et s’identifie aux actions de terrain que la Com met en avant.

Les F2F (Face to Face) font un travail énorme que peu auraient le courage de faire. Combien de fois par jour entendent-ils, lorsqu’ils ne se font pas tout simplement insulter : « Encore ! J’ai déjà donné il y a dix ans pour le même truc ; ce n’est donc pas fini ! » Et ensuite viennent les traditionnels : « l’Afrique ceci, les Arabes cela, les Roumains blabla, je le connais votre discours… » Ces passants sont-ils tous foncièrement racistes, égoïstes ou indifférents ?

Certains oui mais une partie d’entre eux veut peutêtre simplement dire : « Votre sans frontiérisme ne commence t-il donc qu’aux portes de l’Europe alors que la misère s’étale déjà devant chez moi ? ».

Il y a quelques années, l’OCB s’est insurgé contre la situation dans laquelle les migrants arrivés en Belgique se trouvaient et a participé, avec d’autres partenaires, à l’ouverture d’un « camp de réfugiés » dans Bruxelles. L’euphorie et l’enthousiasme sont retombés bien vite alors que ce type d’action est notre devoir en plus d’être ce à quoi s’attendent nos (potentiels) donateurs. C’est, du moins, ce en quoi je crois.

Laissons de côté les arguments liés à la responsabilité de l’État ; il est vrai que l’État en a probablement les moyens mais, s’il ne le fait pas, nous devons nous interroger sur les conséquences, comme nous le faisons habituellement pour beaucoup de pays dans lesquels nous intervenons et qui, pourtant, ne manquent ni d’argent ni de ressources.

Sans tenter de justifier une orientation opérationnelle que sa source nourricière dicterait, je pense que l’Europe en tant que « terrain » mériterait d’être prise de nouveau en considération. Non pas pour en faire un simple outil de récolte de fonds, ni un coup de pub, mais pour être là où les gens, donateurs comme bénéficiaires, nous attendent. Notre notoriété n’en sortirait que grandie.

Julien Dubeuf


Recognition paired with an operational strategy

Two items in Valérie Michaux’s article (Contact 120) drew my attention: MSF’s struggle to raise and maintain its level of recognition and the growing importance of the very many NGO s that are “often solidly embedded in the country”. However, looking beyond the facts we ought to start looking at the causes.

Our base of donors is getting older. Many of them belong to the generation that grew up during the golden years following the Second World War or are their parents. These people lived through or were caught up in the war, strikes by workers and the various wars of independence (+ guilt complex) before experiencing full employment, and enjoying the fruits of the consumer society, access to home ownership,… Some are also heavily influenced by the 60s spirit of “freedom and friendship”.

So these generations are well aware of the meaning of suffering, struggling and understand the relevance of agencies such as MSF. MSF has lived up to the expectations of these donors in terms of actions and policies. Their adherence with the organisation was matched with their financial support.

Is this still the case with the generations that grew up after the 1980s? Do they still identify enough with the MSF actions to make a financial commitment? I think they do but it has to be admitted that the outlook is a lot less sure for the future. Something is missing from the equation.

Europe is going through further changes. The sluggish economy is adversely affecting the health and social security systems. Privatization is the key word. Key public services, such as water, health and education, are falling into the hands of the private sector where the main theme seems to be making a profit, whereas human beings are being relegated to the background. Many of our donors or potential donors are directly (they themselves, their families or the terrible sight of people living in the street) or indirectly affected by this situation. So are we shouldering our responsibilities in areas where people expect us to intervene? I still think we are but not in all areas.

Other NGOs which, on top of their international activities, cater for the kinds of more local needs that our donors and donors-to-be are seeing from a distance or close up may, I believe, cause people to switch their adherence from MSF to other agencies.

Some are undertaking field activities such as providing medical, psychological or legal assistance to migrants, while others are offering medical services to travelling people camps or trying to lend support to prostitutes. Others make it easier for people to gain access to health centres, help them complete official procedures, while others are opening shops… These are the kinds of activities that may merit an article in a local or major newspaper, an invitation to a television studio or an evening television report. However, the key is to create a sense of closeness that “appeals” to (potential) donors.

As Valérie said, you do not just acquire recognition, you have to earn it. A balanced media presence is of key importance for our survival, admittedly, but this will pay off only if the general public can discover and identify with the field activities highlighted by the various information campaigns.

F2F (Face to Face) is making a huge effort that few people would have the courage to emulate. When not just being greeted with insults, how many times a day do they have to put up with: “You again, I made a contribution 10 years ago for the same thing. Is it still going on?”

And of course, the usual stuff about “African, Arabs, Romanians, why don’t you put on another record…”. Are these passersby all basically racist, selfish or indifferent individuals? Some are of course but others are trying to tell us that: “Why does your without borders policy start at the borders of Europe, when misery is already outside my own door?”.

A few years ago, the OCB was railing against the situation that migrants to Belgium were facing, and joined forces with other parties to open up a “camp” in Brussels. The euphoria and enthusiasm soon dwindled away, even though we are dutybound to undertake these kinds of operations, in addition to what is expected of us by our (potential) donors. At least, that is my opinion.

Let us not get bogged down by arguments about where the government’s responsibility lies. The authorities no doubt have the resources but if they fail to act we have to consider the consequences just as we do for so many countries where we have a presence and where there is no shortage of money or resources.

Without trying to justify an operational approach dictated by our source of bounty, I think it is worth taking a fresh look at Europe as a “field of operations”. Not just as a mere tool for raising funds nor for mounting a publicity campaign, but to be there where people, donors and beneficiaries alike, expect us to be. And it might work wonders for our profile.

By: Julien Dubeuf