OCB Prospects 2018: the end of humanitarianism?

(En français ci-dessous)

State sovereignty and the erosion of the Humanitarian Consensus

Much of the humanitarian enterprise is focused on maintaining relevance in a world that is very different from the time in which humanitarianism was conceived.  This debate has largely focused on changing needs and adapting capacity accordingly.  But in a context of refugees blocked in or near conflict and hospitals bombed and looted with impunity, MSF and others have seen the foundations of humanitarianism come under attack. As its independence, neutrality and impartiality, and the legal rights underpinning these principles, are being eroded, what is left to oblige the powerful to protect the most vulnerable?

Most of the current humanitarian system was born during the Cold War where the “West” used the humanitarian idea as a soft power tool for their military and trade interests. MSF came of age in this period as one of the staunchest defenders of this anti-communist ideology. The fall of the Berlin Wall marks the start of humanitarianism’s so-called “golden age” (roughly 1992-2001), where mostly western organisations were rarely challenged in asserting an independent and critical role towards the western states that financed them.

As the Twin Towers fell in 2001, so too did this status quo. Conflict became defined in a "with us or against us" narrative, negating the validity of neutrality. This allowed states to re-assert, state sovereignty using counter-terrorism as the dominant military logic in almost all armed conflict.  The counter-terrorism narrative has been applied not only by the US, Europe and UN but almost every nation at war as an opportunity to adapt its own legal framework of war and brand any armed political opposition as “terrorist”, and with it placing the conflict outside of the rules of war.

States in conflict using this anti-terror logic and the new economic and political power of the “BRICS” nations as an alternative to western patronage, no longer allowed themselves to be bullied by the West into accepting their humanitarian agencies and demands. The United Nations responded with its 2008 “integrated mission” model, which obliged the UN and its humanitarian agencies to prioritise strengthening and legitimising of state institutions. But when most conflicts are civil wars in which the state is just one of the many warring parties, whose mission are you integrating into?

While humanitarian operations are curtailed and directed by this resurgence of state sovereignty, its principles of independence and neutrality are eroded. Using a logic of national security, states challenge humanitarian independence, reverting instead to a Cold War-style total partiality of aid using a “with us or against us” philosophy. Initially introduced as an exceptional case in Afghanistan and Iraq, this has become the dominant ideological norm in most conflicts used by western and emerging big powers alike.

Even the international legal framework underpinning humanitarian principles, has also come under attack.  International humanitarian law (IHL), refugee law and human rights law, by nature restricted the unfettered autonomy of states for a globally agreed idea of “good”, which is in clear tension with states re-asserting their sovereignty. Many states would not sign up to these laws today, and instead are limiting the interpretation of these laws to the furthest extent possible by creating growing exceptions to what they cover. 

Using a calculated effort to change public perception, the ill-defined “war on terror” has ingrained the notion of the anonymous “terrorist” as a non-human so therefore not entitled to any rights bestowed under human laws. The rebranding of the once war-fleeing refugee deserving of protection to fortune-seeking economic migrant and Trojan horse for terrorism has also been largely successful. Indeed, impartiality is no longer du jour and humanitarians are now often restricted in who they can reach based on political expediency rather than basic needs.

At a time when these needs are at a historical high, reactive humanitarianism is in retreat — both operationally and existentially as even its principles are successfully challenged by states, emboldened by a decrease in public support. Though many aid organisations have acquiesced to or even embraced state-building and anti-terror ideology, MSF is uniquely positioned to choose a different approach through its rejection of this integrated and state-building systemic approach, instead sticking to a reactive, needs-based model aimed at the most vulnerable.

Being almost entirely independent from state-sponsored financing, uniquely enables MSF to reject these trends.  But this is not enough.  MSF must also change the public discourse that allows states to chip away at aid and protection rights.  If MSF, and hopefully others, fail to make a public case for the refugee deserving protection from war and those deserving aid living under so-called "terrorist" control, only few places for independent humanitarians will remain.

12 December 2017

Michiel Hofman,
Senior Humanitarian Specialist


Perspectives pour 2018 à l’OCB : la fin de l’humanitarisme ?
Souveraineté nationale et érosion du consensus humanitaire
 

Une grande part de l’action humanitaire consiste à maintenir sa pertinence dans un monde très différent de celui dans lequel elle a été conçue. Le débat tourne principalement autour du changement des besoins et de l’adaptation des capacités pour y répondre. Mais, dans un contexte où les réfugiés sont bloqués dans ou à proximité de zones de conflit et où les hôpitaux sont bombardés et pillés en toute impunité, MSF, tout comme d’autres acteurs, voit les fondements de l’humanitarisme être pris pour cible. Alors que son indépendance, sa neutralité et son impartialité, ainsi que les droits qui sous-tendent ces principes, sont érodés, que reste-t-il pour obliger les puissants à protéger les plus vulnérables ? 

Le système humanitaire actuel a, en grande partie, vu le jour durant la guerre froide, alors que l’Occident utilisait le concept de l'aide humanitaire comme « soft power » pour faire valoir ses intérêts militaires et commerciaux. Durant cette période, MSF s’est imposée comme l’un des plus fervents défenseurs de cette idéologie anti-communiste. La chute du mur de Berlin marque le début de ce que l’on appelle « l’âge d’or » de l’humanitarisme (approximativement 1992-2001), une période durant laquelle les organisations humanitaires, en grande partie occidentales, n’avaient que rarement besoin de se montrer critiques et d’affirmer leur indépendance vis-à-vis des États occidentaux qui les finançaient.

En 2001, les tours jumelles ont entraîné ce statu quo dans leur chute. La rhétorique du « avec vous ou contre nous » a commencé à s’appliquer aux conflits, mettant ainsi à mal le concept de neutralité. Les États en ont profité pour réaffirmer leur souveraineté nationale, utilisant la lutte contre le terrorisme comme logique militaire dominante dans presque tous les conflits armés. L’anti-terrorisme a servi de prétexte non seulement aux États-Unis, à l’Europe et à l’ONU, mais aussi à presque toute nation en guerre pour adapter son propre cadre juridique relatif à la guerre et qualifier toute opposition politique armée de « terroriste » – libérant ainsi les conflits des règles de la guerre.

Les États en conflit utilisant la logique anti-terroriste et le nouveau pouvoir économique et politique des BRICS comme alternative au patronage occidental étaient bien décidés à ne plus se laisser intimider par l’Occident en acceptant ses agences et ses demandes humanitaires. En 2008, les Nations unies ont réagi en lançant le concept de « mission intégrée », qui oblige l’ONU et ses agences humanitaires à accorder la priorité au renforcement et à la légitimation des institutions publiques. Mais, quand la plupart des conflits sont des guerres civiles dans lesquelles l’État ne représente que l’une des nombreuses parties belligérantes, à quelle mission doit-on s’intégrer ?

Alors que les opérations humanitaires sont restreintes et dominées par cette résurgence de la souveraineté nationale, les principes d’indépendance et de neutralité qui les sous-tendent sont eux aussi érodés. Sous prétexte de sécurité nationale, les États remettent en question l’indépendance humanitaire, revenant ainsi à un système de partialité totale de l’aide digne de la guerre froide, basé sur la philosophie du « avec nous ou contre nous ». Utilisée pour la première fois à titre exceptionnel en Afghanistan en en Irak, ce principe s’est imposé comme la norme idéologique dominante dans la plupart des conflits, tant pour les nations occidentales que les grandes puissances émergentes.   

Même le cadre juridique international dont découlent les principes humanitaires est pris pour cible. Par nature, le droit international humanitaire (DIH), le droit des réfugiés et les droits de l’homme limitent l’ampleur de l’autonomie des États, au profit de ce que l’on considère internationalement comme « le bien », ce qui est en contradiction totale avec la réaffirmation par les États de leur souveraineté nationale. Bon nombre de nations n’ont aucune intention d’adhérer à ces lois aujourd’hui et, bien au contraire, limitent le plus possible leur interprétation en créant un nombre incalculable d’exceptions.

Grâce à des efforts calculés de changement de perception publique, la « guerre contre le terrorisme » – concept pour le moins flou – a profondément ancré dans les mentalités l’idée du « terroriste » anonyme comme un « non-humain », et donc dépourvu de tout droit accordé au titre des droits humains. Le réfugié fuyant la guerre et méritant protection a été converti en migrant économique cherchant la fortune ou en terroriste déguisé ; voilà un autre changement d’image qui a très bien fonctionné. En effet,  l’impartialité n’est plus à l’ordre du jour et les acteurs humanitaires n’atteignent souvent plus leurs bénéficiaires en fonction de leurs besoins de base, mais de l’opportunisme politique.

À une époque où ces besoins sont exceptionnellement élevés, l’humanitarisme réactif est en déclin – tant en ce qui concerne ses opérations que son existence même, puisque même ses principes sont remis en question avec succès par les États, enhardis par une baisse du soutien public. Bien que de nombreuses organisations humanitaires aient emboîté le pas, voire même embrassé cette idéologie de construction d’État et d’anti-terrorisme, MSF a quant à elle décidé d’adopter une position unique : elle rejette cette approche systémique intégrée de construction d’État et continue à défendre un modèle réactif visant à répondre aux besoins des plus vulnérables. 

Le fait d’être presque totalement indépendante des financements publics permet à MSF de ne pas se plier à ces tendances. Mais cela ne suffit pas. MSF doit aussi changer le discours public qui permet aux États de limiter progressivement l’aide humanitaire et les droits de protection. Si MSF et, espérons-le, d’autres organisations ne parviennent pas à convaincre le public que les réfugiés ont le droit d’être protégés de la guerre et que les personnes vivant des zones soi-disant contrôlées par des « terroristes » méritent de l’aide, alors il ne restera plus beaucoup de place pour les acteurs humanitaires indépendants.

12 décembre 2017

Michiel Hofman,
Senior Humanitarian Specialist

By: Göran Svedin